HAPPY SLAPPING
normand baillargeon
S' il y a bien une chose que les institutions dominantes de nos démocraties libérales n'aiment guère, c'est que le public soit
réellement informé des grands enjeux sociaux, économiques et politiques et les discute sérieusement avant d'exercer une réelle influence sur les prises de décision : démocratie, oui, sans doute,
mais pas trop.
C'est
ainsi qu'au Canada et aux Etats-Unis, comme ailleurs, tous un tas de mesures sont couramment déployées pour éviter le grave danger que présente ce que la Commission trilatérale a déjà pudiquement
nommé le " surcroît de démocratie ", c'est-à-dire le fait que les gens se mêlent de ce qui les regarde.
Posséder les médias d'information est un de ces moyens, utilisé par les grandes entreprises. Mais les Etats ne sont pas en reste : par exemple, des fonctionnaires gênants
sont mis à pied, des recherches sont commandées à des scientifiques complaisants, des données sont dissimulées, des textes supprimés et des rapports d'une immense importance rendus publics à des
moments où ils ont le plus de chance de passer inaperçus.
Il arrive que tout cela ne suffise pas. C'est pour ces cas-là qu'a été imaginée en Amérique du Nord une nouvelle stratégie, dont l'usage se répand à grande
vitesse : les SLAPPs, pour Strategic Lawsuit Against Public Participation. En français, ça se traduit par " poursuite-bâillon " (une action en justice intentée contre un individu ou un organisme
dans le cadre d'un enjeu public, destiné à le paralyser politiquement) ou, en d'autres termes, par " ferme-ta-gueule".
Ecosociété, une petite maison d'édition indépendante, qui a notamment édité Noam Chomsky, en sait quelque chose. Ce printemps, on y publiait Noir Canada.
Pillage, corruption et criminalité en Afrique. Le livre parle des agissements de sociétés aurifères canadiennes sur ce continent. Ce qu'on y lit est terrifiant. Or les auteurs affirment s'être
appuyés sur des sources sûres, telles que des documents de l'Onu, des rapports de Human Rights Watch, des dépositions faites au Congrès des Etats-Unis...
En mai, Barrick Gold, la plus grosse compagnie aurifère du monde avec 1,73 milliard de dollars de profits nets en 2007, a réclamé 6 millions de dollars à
Ecosociété. En juin, rebelote, comme vous diriez chez vous : cette fois, c'est Banro, une société minière ontarienne, qui réclame 5 millions de dollars. Au total, la petite maison d'édition doit
verser 11 millions de dollars, soit plus de 7 millions d'euros.
La
" poursuite-baillon "
?
Etouffer
les
fouille-merde
à
l'aide
de
procès ruineux
Alors qu'elle démarrait à peine, ces procès la clouent au sol. Ecosociété doit mobiliser toutes ses ressources financières et humaines pour assurer sa
défense. Pire : sa mission première - publier des livres d'intérêt public et susciter des débats de fond - est sérieusement compromise, tandis que tous les autres éditeurs réfléchiront à
deux fois avant de sortir un livre qui s'attaque aux grandes corporations.
Si les SLAPPs avaient existé durant la guerre d'Espagne, on aurait interdit à Picasso de peindre Guernica et à Orwell de publier Hommage à la
Catalogne.
Mais Ecosociété prépare sa défense. Elle a reçu des tas d'appuis, de Hubert Reeves, Richard Desjardin, Naomie Klein, Noam Chomsky et de
nombreux autres. La petite maison d'édition en a grandement besoin. La démocratie, la vraie, celle dont il ne saurait y avoir de surcroît, également.
baillargeon.normand@uqam.ca
Pour appuyer Ecosociété, visitez : http://slapp.ecosociete.org/
Voir aussi :Contreverse autour de Noir Canada
Les SLAPPs