Dimanche 16 novembre 2008

Livre I

 

petit livre

hélas

va sans moi dans la ville où je suis interdit

va tout simple

sans ornements savants

comme il sied aux exilés

un habit de tous les jours

les déshérités ne portent pas la pourpre

le deuil ne se fait pas en rouge

pas de signet d’ivoire pas de titre au minium

pas de parchemin enduit d’huile de cèdre

c’est pour les petits livres heureux

toi

mon pauvre recueil

tu portes ma misère et tu portes mon deuil

va-t’en échevelé mal poli tout barbu

car tu n’es pas de ceux dont les aspérités

sont lissées à la pierre ponce

et n’aie pas honte de tes taches

ce sont mes larmes

 

va

salue pour moi les lieux que j’aime

tes pieds me porteront à leur rythme dans Rome

si quelqu’un là-bas dans la foule

pense encore à moi

si par hasard il reste encore quelqu’un

pour se demander ce que je deviens

tu lui diras que je vis

mais sans vie

l’existence m’a été laissée oui

magnanimement

si on te pose encore des questions

donne-toi à lire

c’est tout

sois prudent

pas un mot de trop

le lecteur excité par ma mauvaise cause

voudra en savoir plus sur mes crimes

la foule me huera en ennemi public

ne réponds pas malgré les calomnies mordantes

plaider est rarement l’antidote au venin

trouveras-tu quelqu’un pour pleurer mon absence

les visages penchés sur toi sont-ils mouillés

y aura-t-il un lecteur qui souhaitera tout bas

(par peur des malveillants)

que César adouci allège un peu ma peine

 

ce lecteur-là

qui veut mon bonheur

qu’il soit heureux

que sa prière soit entendue

que la colère du Prince s’apaise

qu’on m’autorise à mourir chez moi

on te critiquera sans doute

mon livre

on dira que tu es en dessous de mon génie

il faut voir où j’écris

on écrit dans le calme et la sérénité

un malheur a soudain couvert ma vie de nuages

ballotté par la mer les vents et la tempête

j’ai dans la gorge un glaive qui se plante sans fin

le critique impartial réprouvera mon style

j’aimerais voir Homère à bord de ce bateau

son génie prendrait l’eau

du temps de mon bonheur

je recherchais la gloire

me faire un nom tout était là

mon talent me fut fatal

c’est la poésie qui m’a exilé

je ne la hais pas

ce serait pire

 

va mon livre

vois Rome pour moi

contemple-la

dieux

je voudrais être mon livre

ne crains pas de passer inaperçu

dans cette grande ville

même sans titre

ton style n’est qu’à toi

voudrais-tu te cacher on te reconnaîtrait

procède cependant avec quelque mystère

mes poèmes n’ont plus la faveur d’autrefois

si c’est mon nom qui effraie

dis que je ne parle plus d’amour

mais de peine

ne crois pas que je vais t’adresser à César

qu’on m’excuse là-haut dans l’auguste Palais

mais la foudre est tombée de ce séjour des dieux

et j’ai beau en savoir la douceur infinie

je suis comme la colombe

qui a déjà senti les serres de l’épervier

je tremble

je n’ose plus lever la tête vers le ciel

n’attire pas d’autres éclairs mon livre

ne réveille pas Sa colère

essaie d’entrer dans Sa bibliothèque

 

par le biais d’humbles lecteurs

et tu verras tes frères rangés avec méthode

mon nom en grandes lettres et leur titre au grand jour

eux sur qui j’ai veillé tard la nuit tôt le jour

sauf trois d’entre eux cachés dans un recoin obscur

trois d’entre eux qui ont trait à l’amour

ce que tout le monde connaît pourtant

et fait

fuis-les ces parricides

assassins de leur père comme le fut OEdipe

n’aime aucun de mes livres qui prônent l’art d’aimer

et les quinze volumes de mes

Métamorphoses

j’étais en train de les écrire

et c’était l’heure de mon enterrement

c’était moi leur dernier chapitre

j’ai connu un tel changement

va

pauvre livre

je ne veux plus te retarder

si tu devais porter tout ce que j’ai en tête

tu pèserais trop lourd pour le voyage

la route est longue

moi je dois demeurer au bout du monde

dans une terre loin de ma terre 

source
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Né en 43 avant Jésus-Christ dans une famille de chevaliers, Publius Ovidius Naso, dit Ovide, après des études brillantes de rhétorique à Rome et de philosophie à Athènes, abandonne la carrière d'avocat pour devenir poète mondain. On ne sait quelle «offense à César» lui vaut, à l'âge de 51 ans, d'être exilé par Auguste sur les bords de la mer Noire, à Tomes, aujourd'hui Constanta, en Roumanie. C'est là qu'il compose Les Pontiques et Les Tristes. Ses suppliques restent sans effet et Ovide meurt banni en 17 après Jésus-Christ. Marie Darrieussecq a «compacté» les titres de ses deux livres d'exil, en un clin d'oeil aux Tristes Tropiques de Lévi-Strauss... François Dufay
                                                  
                                                                                    -------------------------------
       

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                                                                       Image:Ovide auteur.jpg

                                                                                              Ovide
Par leo
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